Quand on a toujours eu une sensation, une habitude, elle fait partie de la normalité et lorsqu'elle s'étend pour prendre de plus en plus de place dans notre vie, c'est imperceptible.
Je n'ai pas vu arriver ce qui allait me faire signer l'arrêt de mort dont j'ai moi-même avancé l'échéance afin de ne plus supporter ça. Mais finalement, personne d'autre ne l'a vu, alors je ne dois pas être plus aveugle que la moyenne ... Moins même, étant donné que après coup j'ai ouvert les yeux pour ne plus jamais les refermer.
Je ne suis pas bien grande, et bien que pas particulièrement légère, j'ai du mal à supporter un trop grand poids. J'ai toujours eu mal au dos, enfin me diras-tu, qui n'a pas mal au dos de nos jours chez les jeunes ? Ces putains de sac avec des livres bourrés de connaissances qui ne seront jamais exploitées qu'à moitié ... Sauf que moi, j'ai mal au dos aussi psychologiquement. Oui, les maux de dos psychologiques, ça existe, enfin mon cerveau a décidé de l'illustrer ainsi, et j'admets que lui faire confiance est une chose assez risquée. C'est le genre de contracture des muscles des épaules de ta mémoire, qui te font une crampe jusqu'à l'estomac en passant par le c½ur, qui te donne la boule dans la gorge et les nausées régulières. Un peu comme quand t'as un gosse qui s'incruste et te dit « Maintenant, je chamboule tout, et toi tu endures tout ». C'est un peu ce que j'ai dû dire moi aussi, sauf que même une fois arrivée je n'ai jamais cessé de tout chambouler. Oh, pas toujours en mauvais, y a des côtés agréables dans le changement brusque parfois ! Y avait même du carrément agréable je dois dire. Tu sais, on dit souvent qu'il faut garder le meilleur quand quelque chose est fini. J'ai essayé, mais quand je me dis « Pourquoi ? » j'ai envie de vomir car c'est mon nom qui résonne dans ma tête. Tu vois bien de quoi je parle n'est-ce pas ? Tu vois, en cet instant c'est à ta réaction que je pense. Ce va être si inattendu, j'espère que tu ne vas pas rester choquée pendant plusieurs semaines. Surtout de ma part, moi qui était toujours la première à dire que s'achever seul parce qu'on avait perdu quelqu'un était pitoyable car infini, ça va vraiment être une surprise. Je ne le fais pas par tristesse, je le fais parce que j'ai plus les épaules et que j'ai pas envie qu'on mette mon cerveau en petit chaise une fois qu'il ne pourra plus rien faire seul, ce qui ne saurait tarder. Faut dire qu'il n'a jamais vraiment fonctionné droit. J'ai toujours eu ce poids, depuis ce jour, cet accident, il a grandi avec moi, mais il me dépasse largement maintenant, et il me cache tout le soleil tu sais, moi j'adorais me mettre dans l'herbe au milieu des fleurs, avant ...
Et j'espère bien que tu penseras à m'en filer de temps en temps, des fleurs. »
« Je suis ... je, j'étais sa meilleure amie.
- Je vois. Ainsi, peut-être allez-vous pouvoir m'éclairer sur le « fardeau » dont il est question ici ? » lança-t-il en désignant de la tête le papier que la fille avait encore dans sa main qui tremblait.
Elle réprima un sanglot, poussa un long soupir pour ne pas s'énerver après cet homme si indifférent devant le cadavre d'une fille de 20 ans, et dit calmement :
« Il y a 7 ans, elle s'était bien disputé avec sa mère à propos d'une bricole. Celle-ci s'était barrée en voiture sur le coup de l'énervement, et elle avait eu un accident qui l'a tuée sur le coup. C'est la culpabilité la cause de sa mort, votre enquête ne servira à rien. »
Elle s'était levée ; elle toisa l'homme du regard, laissa tomber la lettre à ses pieds, tourna les talons et parti.